Retour ressources

Paru dans le Numero 8

LA GRATTE OU CIGUATERA

Qui en Nouvelle-Calédonie n'a pas entendu parler de la gratte ?


Cette intoxication liée à la consommation de poissons coralliens toxiques
a touché de nombreux amateurs de poissons.
Mais qu'est ce que la gratte ?
D'ou provient-elle et que peut-on espérer
des recherches menées dans ce domaine?


Dominique LAURENT
ORSTOM Nouméa


Le nom scientifique de la gratte est la ciguatera et a pour origine une intoxication neurodigestive provoquée par l'ingestion d'un petit mollusque dont le nom vernaculaire dans les Caraïbes est "cigua".


Le terme de "gratte" n'est employé populairement qu'en Nouvelle-Calédonie, alors que la ciguatera est largement répandue dans l'ensemble des régions intertropicales où l'on trouve des récifs coralliens. Elle est présente dans tout le Pacifique Sud (Polynésie Française, Australie, Vanuatu,... ), dans le Pacifique Nord (Hawaii), dans l'Océan Indien (en particulier l'Ile Maurice), dans les Antilles et en Floride (figure 1).


Ce phénomène existe depuis des temps immémoriaux ; la présence de poissons toxique a été rapportée par des grands navigateurs comme Fernandes de Queiros en 1606 et Cook en 1776 durant leurs expéditions dans l'archipel du Vanuatu.
La ciguatera est un grave problème socio-économique ; outre le fait que cette intoxication est un frein pour la pêche artisanale et l'économie locale, (certaines espèces sont interdites à la vente en Polynésie), c'est aussi un problème de santé publique (plus de 10 000 cas par an d'arrêt de travail en Polynésie Française sont estimés être dus à cette intoxication).
On compte plus de 500 cas par an à Tahiti, de 120 à 150 cas par an en Nouvelle Calédonie. Toutes ces données sont largement sous estimées car un grand nombre de faibles intoxications ne sont pas signalées aux médecins et encore moins aux services spécialisés dans les études épidémiologiques.

En 1992, une enquête menée par l'ORSTOM, l'Aquarium de Nouméa et l'ITSEE (Institut Territorial de la Statistique et les Études Économiques) a permis d'estimer que 25% de la population du " grand Nouméa ", soit près de 20 000 personnes, ont été au moins une fois intoxiquées par la gratte. Cette méthode donne par contre des résultats par excès mais sans doute plus proches de la réalité.

Les symptômes
Les symptômes de l'intoxication se manifestent de 2 à 30 heures après l'ingestion du poisson toxique par un engourdissement accompagné de picotements des lèvres, de la langue et de la gorge, d'une faiblesse généralisée et d'une sensation nauséeuse.

Le tableau clinique est ensuite rapidement dominé par plusieurs catégories de symptômes : digestifs, neurologiques et cardio-vasculaires.

Cette affection est le plus souvent d'un pronostic bénin, mais les fortes intoxications, qui sont exceptionnelles, peuvent provoquer des paralysies, le coma et parfois la mort.

Certains symptômes (en particulier ceux à caractère neurologique) peuvent durer plusieurs semaines voire plusieurs mois.

Ces symptômes ne sont pas nécessairement tous présents lors d'une intoxication ciguatérique ; ils apparaissent en fonction de la gravité de l'intoxication (quantité de toxine ingérée, selon la taille et la partie du poisson consommée) et des modalités réactionnelles propres à chaque individu (susceptibilité individuelle, passé,...).

Après une intoxication, il est recommandé d'éviter la consommation de poissons et de produits de la mer ainsi que de boissons alcoolisées, de noix ou de graines qui risque d'accentuer la sévérité de la maladie ou sa durée .


Le traitement

Le traitement de la ciguatera reste actuellement symptomatique (vitamines, aspirine, calcium, éventuellement antihistaminiques). Le mannitol, par voie intraveineuse, est un traitement possible pour les cas graves sous surveillance clinique.
De nombreuses personnes ont recours à la médecine traditionnelle. Des études ethnobotaniques réalisées par l'ORSTOM ont permis d'établir une liste de plus de 80 plantes utilisées dans la préparation de ces remèdes. Ce nombre important de plantes est à mettre en relation avec les nombreux symptômes provoqués par cette intoxication. Un test utilisant la souris intoxiquée par du foie de murène a aussi été mis au point dans cet Institut afin de vérifier l'efficacité réelle de ces préparations mais aussi de déterminer la toxicité ou l'innocuité des extraits de plantes utilisées. Deux plantes ont montré un effet bénéfique ; il s'agit du faux tabac (Argusia argentea), bien connu des calédoniens. et du faux poivrier (Schinus ierebenthifolius). Des études complémentaires sont nécessaires pour confirmer l'intérêt de ces plantes dans le traitement de la ciguatera.

Les toxines

Plusieurs types de toxines rentrent enjeu dans le complexe ciguatera

- les ciguatoxines (CTX), on en a répertorié une vingtaine ; les structures chimiques de trois d'entre elles viennent d'être établies. Elles font parties des plus puissantes toxines marines. On estime à 20 ng/kg (soit 1 millième de mg pour une personne de 50 kg) la dose nécessaire pour tuer un homme. Ces toxines sont thermostables (résistantes à la chaleur) et ne sont donc pas détruites lors de la cuisson ou de la congélation du poisson. Elles agissent en modifiant la perméabilité cellulaire aux ions sodium (voir figure 2). Elles ouvrent les canaux sodium dans les neurones des mammifères intacts, ce qui entraîne un afflux de sodium intracellulaire et une dépolarisation de la fibre nerveuse.

- les maïtotoxines (MTX). dont le nom provient du maïto ou poisson chirurgien (Ctenochaetus striatus http://www.who.int/fsf/fish/CtenoStri.htm ou http://users.compaqnet.be/cn007675/ctenochaetus.htm ) sont également très puissantes. Elles agissent comme des neurotoxines mais leurs effets sont centrés sur le canal calcium.

-la scaritoxine (STX). isolée du poisson perroquet (Satines sp ).

- d'autres polyéthers comme l'acide okadaïque.


Diagramme d'une section du complexe protéique d'un canal sodiu qui traverse la membrane cellulaire (double couche lipidique) avec une position possible de la ciguatoxine (d'après Gillepsie et al. 1986)
Le canal est montré dans un état de non-conduction dans lequel il se trouve généralement lorsque le potentiel de membrane est au repos Lors d'une dépolarisation de la cellule, la porte d'activation s'ouvre provoquant un influx d'ions sodium. Peu de temps après la porte d'inactivation se ferme stoppant le flux d'ions et entraînant la repolarisation de la cellule




Mais d'où proviennent ces toxines ?

C'est en 1977 que l'équipe de R. Bagnis de l'Institut Louis Malardé de Papeete (http://www.ilm.pf/ ) à Tahiti découvrit l'agent responsable de la ciguatera dans les Iles Gambier, alors atteinte d'une formidable flambée de toxicité ; il s'agit d'une algue unicellulaire benthique. Gambierdiscus toxicus (figure 3).
Cette microalgue est ingérée par les poisson, herbivores lorsqu'ils broutent les algues qui lui servent de support. Par bioaccumulation le long de la chaîne alimentaire, les toxines initialement produites par la microalgue, vont se concentrer dans les poissons pour atteindre dans les plus âgés des taux susceptible d'intoxiquer les consommateurs.



Tous les grands poissons des récifs coralliens sont donc susceptible, d'être toxiques et plus particulièrement les poissons carnivores en bout de chaîne alimentaire (barracuda, loche, gueule rouge, anglais, carangue, murène, requin, etc ...).
Dans les régions hautement toxiques, les poissons de bas de chaîne alimentaire peuvent être aussi dangereux (perroquets ou chirurgiens). Les poissons du large (thon, tazar du large , ...) ou de profondeur (vivaneaux, ...) ne sont pas ciguatériques.

En Nouvelle-Calédonie, les poissons les plus dangereux semblent être les carnivores. A l'inverse, à Tahiti, ce sont les poissons chirurgiens et les mulets qui sont incriminés dans plus de la moitié des cas des intoxications.

La ciguatera, phénomène évolutif dans le temps et dans l'espace.
L'environnement a une importance considérable dans les flambées ciguatériques. La microalgue est une espèce peu mobile, qui, dans un environnement riche en coraux vivants, existe en faible densité sans porter à conséquence sur la toxicité des poissons. En revanche, en cas de formation de grandes surfaces de coraux morts, il va y avoir installation de gazons mixtes (algues filamenteuses et calcaires, algues unicellulaires, macroalgues) qui vont devenir des supports privilégiés de microalgues toxiques.
Ainsi, toutes perturbations entraînant la formation de substrats dénudés risquent d'entraîner une prolifération en masse des Gambierdiscus toxicus, et en conséquence de provoquer une flambée ciguatérique. Ces perturbations peuvent être naturelles (tsunamis, cyclones, séismes, volcanismes sous-marins, ...) mais aussi artificielles (agressions de l'homme pour l'aménagement du littoral, la construction de digues ou de wharfs, le creusement d'un chenal,...).

La ciguatera peut être ainsi très localisée, à une portion de récif, à une passe, autour d'un bateau échoué.

La recherche

L'impossibilité d'établir une liste complète des poissons toxiques ou une carte précise des régions ciguatériques a incité les spécialistes de la ciguatera à rechercher un test de détection du poisson "gratteux" ; il s'agit de mettre au point un test de terrain, fiable, rapide, sans faux-positif pour ne pas léser le pécheur et sans faux-négatif pour ne pas intoxiquer le consommateur.
Un test immunochimique de détection prenant l'acide okadaïque comme référence et basé sur l'utilisation de bâtonnets de bambou spécialement traités à introduire dans la chair de poisson a été élaboré par une équipe d'Hawaii, mais il semble donner des faux-positifs.
Une équipe de l'Institut Pasteur de Paris, en collaboration avec l'Institut Malardé de Papeete se penche aussi sur ce problème.

Les difficultés de cette recherche sont dues en partie au manque de disponibilité de toxine pure. Pour isoler 1/3 de mg de ciguatoxine pure, l'équipe de Tahiti a du extraire les foies de près de 5 tonnes de murènes. La biosynthèse de cette toxine à partir de cultures de cellules de la microalgue a un rendement de l'ordre de 1 mg pour 4 à 5000 litres de culture. Actuellement, certaines équipes cherchent à synthétiser chimiquement une partie de la ciguatoxine qui leur servirait de référence afin d'élaborer un test immunochimique spécifique de cette toxine

Précautions essentielles

Afin de minimiser les risques d'intoxication, il convient d'observer les quelques précautions suivantes

Evitez de manger les espèces de poissons qui sont localement réputées être empoisonnées (anglais, murène, dorade, barbillon., carangue, loche, etc...) ; renseignez-vous auprès des pécheurs coutumiers du lieu de pêche ;

Soyez prudent avec les poissons de récif de grande taille (supérieur à 10 kg), sélectionnez les petits poissons de chaque espèce ; la toxicité est souvent proportionnelle à la raille ;

II est recommandé de bien vider les poissons, ne mangez pas la tête, les œufs, les viscères de poissons coralliens (foie en particulier) qui sont plus toxiques que les filets ;

Ne croyez pas que la congélation, la cuisson, le fumage, ou qu'un mode de préparation ou d'assaisonnement puissent éliminer la toxicité ;

Ne vous fiez pas aux mouches, fourmis ou pièces d'argent pour déceler un poisson " gratteux ", ces techniques ont trompé beaucoup de monde. Le chat, malheureusement pour lui, est plus sensible que l'homme ;

Après une première intoxication, évitez au moins pendant un mois de consommer du poisson ou autres fruits de la mer quels qu'ils soient ; évitez aussi les boissons alcoolisées ;

Attention aux régions réputées indemnes de ciguatera ; elles peuvent être l'objet d'une flambée de microalgues et devenir potentiellement dangereuses (l'inverse est vrai aussi) ;

11 n'y a pas de saisons pour la gratte (flamboyants en fleur ou "corail en fleurs"); à tout moment, vous pouvez pêcher et consommer un poisson contenant un taux de toxine suffisant pour vous empoisonner. La période d'octobre à décembre durant laquelle les flamboyants sont en fleur est le début de la saison chaude, période ou les gens retournent à la pêche et consomment plus de poisson ; elle coïncide aussi avec la frai du poisson qui est plus propice à la pêche.

 

 

 

Pour en savoir plus

http://www.ilm.pf/cigua_1f.htm : la page de l'Institut Louis Malardé de Pappeete

http://www.com.univ-mrs.fr/IRD/atollpol/glossaire/cigua.htm

http://www.brousse-en-folie.com/broussefolie/nc/cigua.shtml

http://www.cigua.com/

http://www.tahiti1.com/fishing/ciguatera-fr.htm